Saint Georges et les trois fonctions

Saint Georges est le saint des trois fonctions féodales réunies : oratores, bellatores, agricoltores. Il est de plus un saint des trois fonctions dans un sens encore plus fondamental que celui qu’entendait Georges Dumézil dans Mythe et éopoée dans l’élaboration du trifonctionnalisme, à savoir « souveraineté magico- et jridico-religieuses; force physique utilisée pour le combat; fécondité .. » Il est possible d’ailleurs d’ajouter à ces trois fonctions une quatrième qui est le travail interne de l’iconographie qu’il met en jeu et anime par sa personnalité propre. En quelque sorte Saint Georges en tant que sujet artistique dépasse ou excède par effet de « sur-sens » l’ensemble de ce trypartisme. C’est en celà qu’il nous interesse au délà de l’imaginaire chevaleresque qu’il incarne.

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Le Saint aux quatre fonctions

L’extraordinaire plasticité de la figure de saint Georges, la figure apparaît moins comme un signe stable que comme un perpétuel « travail » de transformation, dépassant donc perpé­tuellement la définition iconographique du personnage ou « sujet » – cette plasticité explique probable­ment l’universalité de son succès, ainsi que la très longue durée de son culte. On aura en esprit les nombrexu exemples d’une imagerie « populaire » et rurale disséminée dans toute l’Europe; mais il faut penser aussi que ces exemples sont superposables à une imagerie aristocratique et chevaleresque qui lui est tout à fait contemporaine. Il existe même, ici et là, des cas de figure où se manifeste une hyperbolisation impériale de cette imagerie, puisque l’empereur à cheval constitue déjà un thème de très longue durée, qui voit la réutilisation d’une effigie fameuse comme celle de Marc Aurèle pendant tout le Moyen Âge (pensons au supposé portrait équestre de Charlemagne) et surtout à partir de la Renaissance. Ainsi, le trône du roi Édouard III d’Angleterre (1327­1377) fut-il frappé à l’image de saint Georges ; ainsi l’empereur Maximilien (1493-1519) se fit-il repré­senter allégoriquement sous les traits du saint cheva­lier ; en 1629-1630, c’est toujours en « costume » de saint Georges que Rubens aura dû représenter le roi Charles Ier.

La plasticité de cette figure aura donc permis sa polyfonctionnalité, qui doit s’appréhender à partir de ses transformations mêmes, de son « travail » propre, bref de ses possibilités intrinsèques d’ouvertures formelles. Peut-on systéma­tiser une telle pluralité de fonctions ? Nous nous en tiendrons à  une vision globale des transformations de saint Georges dans la longue durée, compte tenu du fait essentiel que ces transformations ne substituent pas une forme à une autre qui la nierait purement et simplement, qui l’ignorerait en quelque sorte, mais déplient une forme virtuelle qui, dès lors, ne cesse de s’interpréter, donc de s’enrichir, elle-même. Saint Georges fut d’abord ce que racontent de lui les plus anciennes versions orientales, à savoir un militaire qui renonçait à son statut pour accéder à la sacralité du martyr. Il fut donc un militaire transformé en prêtre ou en per­sonnage saint capable de convertir, de baptiser, à une époque où ces deux fonctions – la religieuse et la militaire – ne pouvaient se poser qu’en s’opposant. Mais, bien vite, la morale du prêtre et celle du guer­rier devaient réussir en nombre de cas (dont le plus exemplaire, le plus abouti, fut donné par les croisades) à ne former qu’une seule figure : combattre et prier pouvaient désormais se réunir sous le même signe, signe de fer et signe de verbe tout à la fois.

Albrecht Dürer

À cette première dualité réconciliée succède ou se superpose un autre mouvement dialectique, qui connaît lui aussi ses développements décisifs aux me et XIIe siècles, c’est-à-dire à l’époque même où se constitue véritablement l’iconographie occidentale de saint Georges ; cette seconde dualité est celle du mili­taire et du paysan (miles, rusticus). Or, saint Georges possède la particularité figurale de dépasser encore cette seconde opposition : non seulement c’est un « chevalier » au nom propre d’« agriculteur », mais son combat lui-même; dans presque tous les rituels qui l’honorent, prend valeur d’un travail, d’une « ouver­ture » et finalement d’une « capture » de lieux jusque-là incultes ou hostiles. Et la ternarisation du conflit avec le dragon par l’introduction, notam­ment, du motif de la princesse ne fera qu’allégo­riser et développer encore l’aspect dialectique de toute cette transformation d’images ; Saint Georges n’est le héros d’une geste de sang que pour affirmer son œuvre comme geste de saint. Il est bien le saint des trois fonctions médiévales et à ce titre le héros parfait de ce monde.

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