Imago Mundi (1)

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L’Imago Templi et les « Fils de la Vallée » vu et analysé par Henry Corbin

1- La critique du Temple.

Dans le grand drame de Zacharias Werner, l’Imago Templi, tout en se rattachant au thème de la perpétuation du Temple, se différencie, par deux aspects essen­tiels, de la tradition templière.

zacharia41. La tragédie de l’Ordre historique du Temple ne donne pas lieu à une exaltation pure et simple de l’Imago Templi, telle que l’Ordre l’a représentée historiquement, mais à une critique et déploration de la décadence du Temple, motivant et déter­minant l’attente du nouveau Temple.

2. La conséquence en est que la filiation templière n’est pas à chercher directement à partir de l’Ordre historique du Temple, comme s’il s’agissait simple­ment de ressusciter celui-ci. La filiation templière est à concevoir comme l’oeuvre d’un Ordre supérieur, caché derrière l’Ordre his­torique du Temple, et qui est aussi bien derrière toutes les manifestations connues du templarisme. Cette communauté cachée, ce sont ceux que l’auteur désigne comme les « Fils de la Vallée ». Ce sont leurs décisions qui assurent la succession du templa­risme. Celle-ci ne relève pas en effet de la génétique historique des événements de l’histoire profane. Le nouveau Temple n’est pas à attendre comme le fruit d’une évolution de celle-ci.

Quant au premier point, nous nous trouvons devant une cri­tique du Temple, en un moment parallèle à celui que nous avons trouvé chez Ezékiel et dans la communauté de Qumrân. L’Ordre historique du Temple s’est rendu coupable d’une infidélité aux ordres de la « Vallée », et cette infidélité est comme une répé­tition du péché des Israélites, violant et désacralisant le Temple. La tragédie correspond ainsi à la première partie du livre d’Ezé­kiel (supra III), énonçant le jugement de Dieu, sur le Temple et l’exil qui en est la conséquence : l’exil de la Shekhina. Mais la destruction du Temple désacralisé est le prélude nécessaire à l’avènement du nouveau Temple, prenant l’ampleur d’une res­tauration cosmique. À la vision du retour de l’exil et de la recons­truction du Temple, correspond, chez Zacharias Werner, la transfiguration alchimique du martyre de Jacques de Molay, pré­ludant à l’avènement du nouveau Temple, qui sera l’oeuvre des Fils de la Vallée ». De part et d’autre, l’Imago Templi se présente en deux phases : tragédie de la destruction et mystère triomphal de la restauration (cf. infra, Nova Hierosolyma). Tout le drame de l’humanité tient dans le drame de cette Imago Templi, dont la norme oppose aux violations et aux profanations de l’Histoire l’inviolabilité et la sacralité du Temple « sur la haute mon­tagne ».

Quant au second point, puisque les Templiers historiques n’étaient que les dépositaires momentanés des secrets, Zacharias Werner est amené à prendre une position différente de celle qui tend à innocenter intégralement les infortunés Templiers des accusations portées contre eux au cours d’un procès inique. L’attente du nouveau Temple postule la critique de l’ancien Temple. Ce n’est nullement que l’auteur rejoigne le camp de leurs sinistres adversaires, le roi de France Philippe le Bel et le pape Clément V. Mais il entend expliquer leur destin par une raison plus haute, laquelle lui permet justement d’annoncer d’ores et déjà l’aube d’un nouveau jour. En fait, la tragédie de l’Ordre historique du Temple est élevée au rang de parabole. En disant qu’elle typifie tout le drame de l’homme, nous pensons de nouveau à la signification essentielle que nous avons donnée ici dès le début (supra II) à la destruction et à la restauration du Temple : l’entrée dans le monde de l’exil et la sortie de l’exil. Les Templiers du XIV siècle ne sont en fait, dans le poème dra­matique de Zacharias Werner, que les substituts de la maçon­nerie templière du XVIIIe siècle, cela parce que, dans la vision de l’auteur, les uns et les autres ont été infidèles à la mission que leur avaient confiée les « Fils de la Vallée ».

En quoi a consisté cette trahison ?

Tous les reproches et toutes les critiques formulés par Zacharias Werner à l’égard de l’Ordre historique du Temple visent en fait ses propres contemporains du XVIIIe siècle, aisément reconnaissables. Les chevaliers tem­pliers sont dits avoir mésusé d’une connaissance secrète qui leur avait été confiée, et avoir été sur le point de la révéler intem­pestivement au monde profane. C’est pourquoi leur fut retirée la protection des « Fils de la Vallée ». Dès lors ils furent aban­donnés au destin de leur destruction. Cependant ils ne furent pas abandonnés complètement. Un petit reste fut préservé en vue de la palingénésie future. Ici, Zacharias Werner ne fait que rejoindre l’histoire templière conforme à la tradition écos­saise (supra VI, 7). En fait, venons-nous de dire, c’est le templa­risme du XVIIIè siècle qui est visé, parce qu’il lui est reproché de s’être laissé dénaturer par l’application radicale des principes de l’Aufklärung, le « siècle des lumières ». En premier lieu sont visés les inquiétants Illuminati de Weisshaupt en Bavière, qui déjà avait motivé une violente réaction de la part de la « Stricte Observance Templière ». Leurs ambitions politiques jetaient en effet le discrédit sur tout le templarisme. En second lieu, et d’une manière générale, c’est tout l’esprit de l’Aufklärung que vise l’auteur par sa critique d’un templarisme dégénéré : la réduction de la religion à la morale, en vertu d’un rationalisme et d’un criticisme qui mutilent et rendent méconnaissable le haut idéal du Temple ; un déisme ouvrant la voie à l’athéisme pur et simple, libérant les passions de l’égoïsme et de l’arrivisme, bref tout ce que la chevalerie spirituelle a vocation et mission de combattre.

Il serait facile évidemment de parler d’anachronisme devant ce rôle dévolu aux Templiers du XIVe siècle comme porte-parole de l’Aufklärung. Mais le dramaturge n’a nullement ici le propos d’un historien. Ce qu’il a en vue, c’est de mettre en synchronisme les décadences de l’Imago Templi et les voies ouvertes à sa res­tauration. C’est ce que met déjà en lumière une très brève analyse de son grand poème dramatique. Ce drame ésotérique, dont je ne sais s’il fut jamais représenté, mais qui mériterait de l’être, comprend deux parties :

A. Les Templiers à Chypre.  Le lieu de l’action est Limassol (Limisso), place forte de l’Ordre au sud de l’île. La scénographie nous rend témoins de la vie de l’Ordre, de ses cérémonies rituelles, de plusieurs scènes dont l’intention est de nous montrer les raisons profondes de la décadence de l’Ordre. Son grand-maître, le vertueux Jacques de Molay, ne parvient pas à y remé­dier. Sous un fallacieux prétexte, Philippe le Bel convainc les chevaliers de venir en France. La décision fatale est prise au cours d’un chapitre solennel. Toutes dispositions sont prises concer­nant les trésors, les objets rituels et les ouvrages secrets. À l’arrière-plan, l’on entrevoit l’action des Supérieurs inconnus, les « Fils de la Vallée », dont les mystérieux messagers, Eudo et Astralis, sont chargés de préparer Jacques de Molay à son destin, et le jeune chevalier Robert de Heredom à sa mission. C’est ce jeune homme en effet qui a été choisi pour conduire à bien la palingénésie de l’Ordre, ou plutôt sa perpétuation après sa des­truction sur la scène visible de l’Histoire.

B. Les Frères de la Croix (Kreuzesbrüder).  L’action, cette fois, se situe à Paris, les 17 et 18 mars 1314. Le thème en est le procès des Templiers, leur condamnation, leur supplice. Mais ce qu’il importe de relever, c’est que Philippe le Bel n’est que l’agent, maudit sans doute, mais le simple agent exécutif de décisions prises par une autorité supérieure à la sienne, celle des « Fils de la Vallée ». Si l’Ordre doit disparaître, c’est parce qu’il a outrepassé ses pouvoirs. Après une incarcération de huit ans, Jacques de Molay « comprend la signification de ses épreuves et de sa mort. Il est alors reçu membre de la Vallée dans la grotte du Carmel, puis subit le martyre dans une sorte d’apothéose et d’extase mystique ». Quant à Robert de Heredom, après avoir été initié, lui aussi, il se réfugie en Ecosse avec quelques cheva­liers.

Conformément à la tradition templière, l’Imago Templi fait donc ici encore de l’Ecosse royale de Robert Bruce le sanctuaire de la perpétuation du Temple.

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