Imago Templi (2) et les Fils de la Vallée

Les « Fils de la Vallée »

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(Toutes nos illustrations sont disponibles en haute résolution sous différents format pour des reproductions sur demande : arl@publipole.com)

Qui se représente-t-on au juste sous ce nom ? Une haute compagnie de Frères adeptes, consti­tuant ab origine l’Eglise secrète du Christ, laquelle n’est pas sans rappeler l’« Eglise intérieure » d’Eckhartshausen. Pour Zacha­rias Werner, c’est la confrérie des « Supérieurs inconnus », laquelle fut à l’oeuvre derrière la chevalerie du Temple au IVe siècle, comme elle l’est encore derrière la chevalerie tem­plière au XVIIIè siècle. L’une et l’autre, en effet, ne représentent qu’une forme de manifestation temporaire, décidée par la confrérie de la Vallée. Lorsque, en raison d’une transgression, la Vallée retire sa protection à ces formes, celles-ci se trouvent livrées sans défense à l’assaut des puissances de ce monde. Puis­sance purement spirituelle et secrète, la Vallée n’est point mêlée elle-même au flot du devenir. Elle n’est mêlée que médiatement aux événements humains, par les communautés qui émanent d’elle et dont elle gouverne la destinée.

de_molay_wpC’est ainsi que l’Ordre historique du Temple avait été constitué par elle en trois degrés hiérarchiques : a. les chevaliers, hommes d’action, ignorant même l’existence de la Vallée ; b. les frères initiés, qui recevaient un enseignement ésotérique ; c. les maîtres, qui étaient en communication, directe mais secrète, avec les « Fils de la Vallée ». Ces derniers correspondent ainsi, en un certain sens, aux chevaliers du Graal après leur occultation au royaume du Prêtre Jean (supra VII, 3). Plus exactement, ils cor­respondent à ces mystérieuses figures de la tradition templière, par lesquelles cette tradition fait remonter l’ascendance de l’Ordre historique du Temple jusqu’à de lointaines origines essé­niennes. On les désigna tantôt comme les « chevaliers de l’Aurore et de Palestine », les « Frères ermites de la Thébaïde », les « cha­noines du saint Sépulcre », les Canonici Templi Domini, etc. Tous ont été mentionnés ici précédemment (supra VI, 6). Il importe cependant de bien nuancer le rapport : les « Fils de la Vallée » n’ont pas eu à se rallier purement et simplement aux chevaliers du Temple. Ce sont les « Fils de la Vallée » qui délèguent à ceux-ci la mission qui les rattache aux lointains Esséniens, à la communauté judéo-chrétienne des origines. Lorsqu’ils retirent leur mission aux chevaliers du Temple, au Ive siècle, eux-mêmes n’en subsistent pas moins, immuables en leur Vallée, gardiens de l’Imago Templi en sa pureté idéale, prêts à en assurer les palin­génésies futures.

Quant à cette « Vallée », « paisible et silencieuse patrie d’une communauté de Sages dont la tâche était de sanctifier, de divi­niser le monde », il s’agit d’une vallée de Josaphat existant en Terre Sainte selon une tradition hermétiste, et dont le nom appa­raît dans la Bible, dans le livre du prophète Joël. Le mot trisyllabique que se transmettent à l’oreille les initiés du Temple dans le drame de Z. Werner, est évidemment ce mot de Josaphat. Cependant un fait significatif se produit au cours de la séance extraordinaire qu’à la veille du fatal départ pour la France, tien­nent les sept chevaliers auxquels est confié le sort des archives secrètes et des objets sacrés de l’Ordre. Au moment de répéter le mot de passe, l’enfant du Temple, le jeune Gottlieb, comme s’il retrouvait par inspiration la vérité profonde oubliée des autres, prononce ces mots : « Ich , in mir,  wir sind,  das Sein » (Moi – en moi  – nous sommes – l’être).

La vallée de Josaphat est à situer, non pas sur nos cartes, mais, elle aussi, au « confluent des deux mers » (supra, II). Son nom même lui donne sa dimension eschatologique, puisque chez le prophète Joël elle apparaît comme le lieu du Jugement dernier. Dimension eschatologique de l’Imago Templi, dont la vertu est telle qu’elle est le suprême et efficace recours de tout innocent condamné par un jugement inique. C’est l’Appellatio ad vallem Josaphat. On se rappellera ici les derniers mots de Jacques de Molay, citant à comparaître devant le tribunal de Dieu le pape Clément V et le roi Philippe le Bel (lesquels, on le sait, moururent l’année même).

Parce qu’elle se situe au « confluent des deux mers », au lieu médian et médiateur par excellence, la vallée de Josaphat typifie aussi le mode de connaissance que Zacharias Werner oppose au rationalisme qui détruit l’unité indissociable du Créateur et de la Création, à la conception déiste d’un Dieu séparé de son oeuvre et indifférent à celle-ci, un Deus otiosus. Il faut alors procéder de l’intuition initiale. En le créant, Dieu confie à l’homme le soin d’« achever le temple », ce qui implique pour l’homme l’obli­gation de devenir lui-même le Temple de Dieu. Mais par égoïsme, l’homme se construit une demeure pour lui-même ; il brise ainsi l’unité de la Création. Le centre de celle-ci ne coïncide plus avec le centre de la divinité ; ce centre, l’homme l’a désor­mais placé en lui-même. Cette dislocation est le fruit de l’orgueil, dont la manifestation est la forme de connaissance que notre auteur décrit dans son herméneutique gnostique de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette forme de connaissance est celle que, sous le voile des Templiers du XIVe siècle, il condamne en fait chez ses propres contemporains : une connaissance dis­cursive, analytique, faussement objective, qui isole, morcelle en éléments autonomes ce qui constitue une unité essentielle ; et c’est cette connaissance qui, de plus, s’arroge abusivement le privilège d’être l’unique mode valable de connaître.

En revanche, et ici l’on décèle chez l’auteur une profonde influence du grand théologien Schleiermacher, il existe un mode de connaître qui est intuition, divination, l’acte conjugué de l’imagination et du sentiment, et qui est comme tel essentiel­lement l’acte de la connaissance religieuse. Cette redécouverte de la valeur noétique et de la fonction médiatrice de l’Image et de l’Imagination est d’une importance capitale. Z. Werner valide d’emblée la connaissance imaginative et l’existence de ce mundus imaginais (‘Élam al-mithél) dont la fonction est essentielle (entre le Gabarit et le Molk) chez les théosophes de l’Islam. Seule une métaphysique de l’imaginal peut atteindre « au confluent des deux mers », à la « vallée de Josaphat ». C’est ce que Sohravardî a montré admirablement (supra II). Or, d’une part, cette fonction médiatrice de l’Imagination active est essentielle pour l’alchimie spirituelle, c’est-à-dire pour l’efficacité de l’opération alchimique méditée comme une transmutation de l’homme intérieur. Et d’autre part, c’est cette haute science que Z. Werner présente comme ayant été le secret de la « Vallée », le secret qui trans­figura le martyre de Jacques de Molay en une apothéose exta­tique.

L’Ordre n’avait qu’un but : la régénération, la nouvelle nais­sance par réinstauration de l’identité du microcosme et du macro­cosme. C’est la toute-puissance de l’Imagination active (à bien distinguer, avec Paracelse, de la « phantaisie ») qui met en oeuvre une alchimie comportant à la fois une conception du monde, une éthique et une eschatologie. Et là même, qu’il s’agisse d’alchimie pratique ou d’alchimie spéculative, la notion de média­teur et de médiation est le fondement même de l’Ars magna. Il n’est possible de découvrir la pierre philosophale que par la coin­cidentia oppositorum, et cette coincidentia n’est possible que par un terme médiateur et à un niveau médiateur (« celui où se spiri­tualisent les corps et où se corporalisent les esprits », disent les théosophes islamiques). Le mercure engendre et aussi résorbe les contraires. Il est aussi l’un des noms de la pierre des Sages. Celle-ci a le pouvoir de détruire la matière grossière et de convertir le corps de l’homme en un corps subtil d’essence lumi­neuse, comme tel est le corps des Justes dans le paradis, ou le corps que possédait l’Adam androgyne avant sa chute. C’est l’Imagination active qui est l’organe de la méditation assimilant l’Opus alchemicum qui affine le métal vil. Par cette assimilation, elle est la médiatrice produisant l’affinement de l’homme « se spiritualisant jusqu’au stade final de l’union mystique ». Secret de l’apothéosis de Jacques de Molay et de l’Imago novi Templi.

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