Cyprian Piccolpasso et la voie sèche

piccolpassoPiccolpasso ou peut-être le chevalier de la Vénus au petit pas : piccolo passo ? Il est sans doute temps de lever un petit coin du voile hermétique. L’attachement de l’Adepte Fulcanelli pour ce petit livre « I Tre libri dell’Arte del Vasajo » qui ne fut édité que trois siècles après la mort de son auteur par Claudius Popelin s’explique par les arcanes qu’il révèle dans ses procédés autour du Nitre, Tartre et lie de Vin, soit le Vitriol Vert. L’auteur semble de premier abord ne traiter que de l’art des majoliques mais qui sait lire y trouvera également un traité de l’Art du feu ! Il convient donc pour aborder cet ouvrage annoté par le Maître d’avancer également à petit pas : piccolo passo …  car le travail du potier nous invite à le considérer sous son aspect premier à savoir : in sicco et humido selon l’expression de Michel Maier. Il suffit pour cela de relire l’introduction du livre second dont nous donnons un extrait :

  » Il est à savoir que chez nous la lie du vin se recueille plus en les mois de novembre et décembre, que non pas en autre temps, vu que pour lors les vins se transmuent. En tous temps se peut recueillir le tartre, pour vu que soient les tonnes bien sèches, l’entends icelles où sont longtemps là demeurés les vins. Celles-ci raclées en dedans avec un fer, il s’en lèvera une croûte épaisse d’un ou deux doigts, c’est là le tartre. Iceux qui font les vases à la Castellane, l’emploient au lieu de la lie, en en boutant moins qu’icelle en l’accord, ains est-il moult plus gaillard. La lie se récolte quand se transvident les vins, si qu’a été dit. Sitôt qu’est le vin levé de la tonne, tu mets cette mère, comme aucuns la nomment, en certains chapeaux de toile grosse et claire, lesquels étant emplis, commencent à suinter, et du vin qui découle, se fait-on du Très parfait vin aigre. Ainsi écoulée, la lie se jette sur le plancher, ou mieux sur des planches qui soient bien nettes, et tu la laisses se saisir jouxte que se puisse avec la main en façonner des pains. Fait qu’est-ce, tu les laisses sécher moult bien, et lors que sont moult secs, tu les portes à brûler au loin du logis, à cause de la puanteur, laquelle disent aucuns est apte à faire avorter les femmes grosses. Adonc, dans une aire, ou en un lieu bien balayé, ayant posé six cents ou mille livres de ces dits pains moult bien séchés, qu’on fasse à l’entour un petiot mur en pierres, puis ramenant cette susdite lie au milieu, qu’on y boute le feu en trois ou quatre côtés à la fois, avec du bois bien sec, soulevant les pains tant, que le feu mieux y pénètre, en peu de temps verra l’on brûler tout le moncel.« 

De la voie sèche au creuset

livre2Avant d’aborder plus en avant cette voie il convient de s’attarder sur le dessin sans numéro  intercalé par la cavalier Cypriano Piccolpasso dans son ouvre, à savoir une colombe qui tente de prendre son envol, les pattes entravées à une pierre informe et assez lourde pour l’empêcher de prendre son envol (planche XIV). On y aura bien évidemment vu qu’il s’agit des rapports entre la matière et l’esprit ou plus encore la matière grave retenant le volatil afin de le fixer. L’ouvrage est donc bien signé de la main d’un adepte. Et au cas où l’on aurait encore un doute, son prénom est à lui seul un programme dont le Maitre s’inspirera puisque Cyprian, soit Cypris était le surnom de l’épouse de Vulcain ! Avançons encore …

Dans ce court extrait nous aurons noté qu’il est question de la lie de vin (on retrouvera aussi ce thème dans le poêle de Winterthur qui intrigua tant l’Adepte), soit encore du Tartre  et du Salpètre ! Selon la Voie sèche une préoccupation majeure est d’obtenir des corps cristallisés, Or le seul moyen d’obtenir des corps cristallisés était de disposer d’agents minéralisateurs qui agissaient comme des sortes de catalyseurs. Ces agents minéralisateurs constituent ce que les anciens alchimistes, mais aussi Fulcanelli nommait le Mercure philosophique. Ce Mercure était leur argent-vif ; en effet cette substance seule était capable de dissoudre des chaux métalliques puis, en s’évaporant, de les faire cristalliser ensemble : c’est le résultat de cette cristallisation qui s’appelle la Pierre philosophale …

La voie du Tartre vitriolé : c’est une très ancienne voie qui met en jeu un corps que les chimistes connaissent bien, encore qu’ils le rejettent habituellement, nous dit E. Canseliet, comme un résidu misérable – la pierre rejetée – alors qu’il est précieux pour l’alchimiste.

lion_vertCertains Adeptes l’ont nommé vitriol vert, pour déceler sa nature chaude, ardente et saline. C’est le Lion vert de Ripley et celui dont nous parle le Cosmopolite :
« Il y a ce seul Lion verd qui ferme et ouvre les sept sceaux indissolubles des sept esprits métalliques, et qui tourmente les corps jusqu’à ce qu’il les ait entièrement perfectionnés, par le moyen d’une longue et ferme patience de l’artiste »  Le livre des douze Apôtres

Il existe plusieurs sortes de Vitriol (blanc et rouge) mais celui qui nous intéresse ici en rapport avec les travaux à la fois scientifiques et hermétiques du Maître (on ne saurait comprendre l’un sans l’autre sauf à prêcher l’obscurantisme) est le Vitriol dit Vert.

Où trouve t-on ce Vitriol ? On le trouve ordinairement proche des mines des métaux, quelquefois cristallisé naturellement ; mais le plus souvent, il est mêlé dans des terres et dans des marcassites d’où il faut le retirer par la lessive, comme on retire le salpêtre. On retire encore souvent du vitriol de certaines pierres nommées mâchefer ou pierres d’arquebusade qu’on trouve dans les lieux où les potiers vont chercher l’argile ; quelquefois même cette argile ou terre grasse contient un peu de vitriol. Ces sortes de terres contiennent presque toujours du vitriol martial et c’est ce qui les rend propres à la distillation des esprits acides de nitre et de sel marin. Il faut savoir lire entre les lignes et notre Maître Potier Piccolpasso fait état de certains lieux intéressants dont Corfou :

« A Corfou, pour autant que disent iceux là qui ont travaillé, on se sert de certaines pierres rousses, lucides et pesantes, et se tirent aux pieds d’une montagne proche la mer. C’est assez.« 

Il conviendra ultérieurement d’ajouter aux opérations du Vitriol Vert celui du Salpêtre que l’on retire habituellement dans les caves. Mais revenons au Tartre recueilli dans les dépôts de Vin au fond ds tonneaux. C’était un sujet que l’Adepte ayant travaillé sous les ordres du grand Pasteur qu’il connaissait bien, il avait même publié un mémoire sur ce sujet dans les annales de l’Académie mais hélas disparu aujourd’hui. Il est néanmoins possible d’évoquer ici sans outrepasser certaines limites, les grandes lignes de ce que les Adeptes nomment le Mercure Philosophique et que l’on retrouve également évoqué dans l’art du potier :

-la voie de l’huile de tartre et de l’esprit de vitriol
-la voie du nitre et du vitriol vert ;

Lucas_Cranach
illustration : cristaux de tartre, Lucas Cranach

en résumé, le tartre vitriolé – sulfate de potasse- joue un rôle de minéralisateur quand il est chauffé au rouge. En calcinant fortement un mélange de sulfate de potasse et d’un sulfate métallique, ce dernier se décompose et donne un oxyde qui cristallise au sein du sulfate en fusion. Certains phosphates chauffés de la même manière donnent un phosphate alcalin qui se volatilise en partie tandis que l’oxyde cristallise dans le bain en fusion. On voit donc que le Mercure philosophique est composé pour partie de tartre vitriolé qui agit comme agent de minéralisation ; les hiéroglyphes spirituels de la préparation de cet agent sont : Vénus-Aphrodite (huile de tartre ou salpêtre) et Arès (acide vitriolique ou vitriol vert).
Les autres éléments sur lesquels va agir le tartre vitriolé ne sont autres que les sulfates et les silicates qui vont donner le squelette de la future Pierre. Toutes choses que nos maîtres en poterie connaissaient et qui ont guidé également Fulcanelli dans sa compréhension du Grand Oeuvre au point d’avoir italianisé son surnom en hommage à ses prédécesseurs.

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